La guerre de succession qui secoue le groupe Castel a franchi un nouveau palier à la fin du mois d’août. Jusqu’ici largement cantonné aux tribunaux et aux structures de contrôle du groupe, le conflit s’est déplacé sur la place publique avec la diffusion de communiqués contradictoires attribués aux différents camps de la famille fondatrice.
Au cœur de cette bataille se trouve un empire bâti par Pierre Castel, qui fêtera ses 100 ans le 17 octobre prochain. Fils d’immigrés espagnols et élevé dans le Blayais, en Gironde, l’homme d’affaires a développé en près de huit décennies l’un des principaux groupes mondiaux de boissons, présent dans le vin en France et surtout dans la bière et les boissons gazeuses en Afrique. La fortune de la famille est évaluée à 13,5 milliards d’euros, ce qui la place au 11e rang du classement 2026 des plus grandes fortunes françaises établi par Challenges.
Alors que le fondateur, fatigué, séjournerait désormais au Portugal, la question de sa succession alimente une crise ouverte opposant notamment sa fille unique, Romy Castel, et son neveu Alain Castel à Gregory Clerc. Ancien avocat fiscaliste de Pierre Castel, ce dernier a été nommé directeur général du groupe en 2023 et occupe plusieurs fonctions au sein des sociétés qui en contrôlent les activités.
Quatre branches familiales prennent leurs distances.
Le dernier épisode a débuté avec la diffusion, le 28 août, d’un communiqué attribué* aux « quatre branches majoritaires de la famille Castel ». Ses auteurs affirment se désolidariser des procédures judiciaires engagées par certains membres de la famille, sous l’impulsion de Romy Castel, et réaffirment leur attachement à la continuité de la gouvernance actuelle.
Le texte expose pour la première fois publiquement l’architecture patrimoniale du groupe. Castel appartiendrait à un fonds de droit singapourien dont les bénéficiaires ultimes sont répartis entre cinq branches familiales, chacune détenant indirectement 20 % des intérêts. Cette organisation aurait été voulue par Pierre Castel afin d’empêcher qu’une branche n’acquière une position dominante sur les autres.
Dans cette configuration, Romy Castel ne représenterait, selon le communiqué, qu’une branche sur cinq. Les auteurs du texte lui reprochent ainsi de donner l’impression de parler au nom de l’ensemble de la famille alors que les procédures qu’elle mène seraient désapprouvées par la majorité de celle-ci. Ils souhaitent que la direction puisse continuer à exercer ses responsabilités dans un climat stable, à l’écart des controverses publiques.
Un texte dont l’origine est contestée
Le camp de Romy Castel a immédiatement contesté la portée et l’authenticité politique de cette déclaration. Le document n’est signé nominativement par aucun membre de la famille et ne permet pas d’identifier les personnes censées représenter les quatre branches. Malgré les sollicitations de plusieurs médias, l’identité exacte de ses auteurs n’a pas été communiquée.
Cette absence de signatures nourrit le soupçon d’une opération destinée à conforter Gregory Clerc et à présenter Romy Castel comme isolée. La bataille porte donc désormais autant sur la légitimité de ceux qui s’expriment que sur le fond du différend. Selon Le Temps Quotidien suisse, le communiqué, qualifié de « mystérieux », est formellement contesté par le camp de la fille du fondateur.
La justice singapourienne au centre du conflit
Derrière cette guerre de communiqués se joue une bataille juridique beaucoup plus profonde autour d’IBBM, la société singapourienne de gestion qui chapeaute le groupe. Romy et Alain Castel cherchent depuis plusieurs mois à écarter Gregory Clerc de ses mandats, estimant qu’il a concentré entre ses mains un pouvoir excessif et éloigné la famille de la conduite de ses propres affaires.
À la fin de juillet, la Haute Cour de Singapour a rejeté un recours de Gregory Clerc contre la suspension de son mandat d’administrateur d’IBBM. Cette décision constitue un revers procédural pour le dirigeant, sans toutefois régler le fond du litige.
La succession minutieusement organisée par Pierre Castel devait préserver l’unité et la pérennité de son empire. La complexité même de ce dispositif semble aujourd’hui alimenter le conflit : les droits économiques sont répartis entre les branches familiales, tandis que le pouvoir opérationnel dépend d’un entrelacement de fonds, de holdings et de mandats établis dans plusieurs juridictions. À quelques semaines du centenaire du fondateur, la bataille autour de son héritage est ainsi devenue une crise majeure de gouvernance, dont l’issue se décidera moins dans les chais bordelais que devant les tribunaux de Singapour.
*Communiqué titré « Les membres de la famille Castel se distancient de Madame Romy Castel » et signé « Les 4 branches majoritaires de la famille Castel »


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