Les rémunérations des agents de la fonction publique tunisienne ont sensiblement progressé entre 2018 et 2025. Mais derrière cette hausse générale se dessinent plusieurs réalités : un salaire net qui augmente moins vite que le brut, des écarts persistants entre catégories professionnelles et une distribution salariale restée relativement stable.
À première vue, la progression est nette. Entre 2018 et 2025, le salaire mensuel net moyen des agents de la fonction publique tunisienne est passé de 1 133,3 à 1 556,9 dinars. En sept ans, il a ainsi augmenté de 423,6 dinars, soit une hausse cumulée de 37,4 %.
Cette évolution, mise en évidence dans le rapport de l’Institut national de la statistique consacré aux effectifs et aux rémunérations de la fonction publique, n’a toutefois pas été régulière. Elle raconte une séquence salariale en trois temps : une forte progression au début de la période, un net ralentissement entre 2021 et 2023, puis une nouvelle accélération au cours des deux dernières années.
En 2025, le salaire net moyen a progressé de 5,6 %, après une hausse identique en 2024. Il s’agit du rythme de croissance le plus élevé enregistré depuis 2020.
Le salaire brut progresse plus rapidement que le net
L’écart entre les trajectoires du salaire brut et du salaire net constitue l’un des principaux enseignements du rapport.
Le salaire mensuel brut moyen, contributions comprises, est passé de 1 715,6 dinars en 2018 à 2 698,1 dinars en 2025. Cela représente une augmentation de 982,5 dinars, soit 57,3 % sur l’ensemble de la période.
Hors contributions, le salaire brut moyen a progressé de 1 468,5 à 2 265,4 dinars, en hausse de 54,3 %. Le salaire net, en revanche, n’a augmenté que de 37,4 %.
Autrement dit, la rémunération nette effectivement perçue par les agents a évolué moins rapidement que les indicateurs bruts. Le rapport de l’INS décrit cette divergence sans en détailler les déterminants. Elle peut notamment refléter l’évolution des prélèvements sociaux et fiscaux ainsi que les différences de périmètre entre les indicateurs étudiés.
L’essentiel de la hausse du brut s’est concentré en 2019 et 2020. Le salaire brut moyen avec contributions avait alors progressé respectivement de 17,6 % et de 12 %. Après cette phase d’ajustement, son rythme de croissance a ralenti à 3,6 % en 2021, 5,4 % en 2022 et seulement 0,4 % en 2023.
La progression a repris en 2024, avec une hausse de 5,2 %, avant de revenir à 3,5 % en 2025.
Une hausse généralisée, sans rupture dans la hiérarchie salariale
En 2025, l’augmentation des rémunérations a concerné l’ensemble de la distribution. Le premier décile du salaire brut moyen — le seuil en dessous duquel se situent les 10 % des agents les moins rémunérés — est passé de 1 321,6 dinars en 2024 à 1 381,9 dinars en 2025.
À l’autre extrémité, le neuvième décile, qui sépare les 10 % les mieux rémunérés du reste des agents, a progressé de 2 911 à 3 012,3 dinars.
Le rapport entre le neuvième et le premier décile est ainsi demeuré proche de 2,2. La hausse enregistrée en 2025 a donc bénéficié à l’ensemble des niveaux de salaire, sans modification majeure de la dispersion des rémunérations.
Cette relative stabilité ne signifie pas pour autant que les écarts entre catégories ont disparu. Elle indique plutôt que la structure salariale de la fonction publique s’est déplacée vers le haut sans bouleversement profond de sa hiérarchie.
Près de 1 050 dinars d’écart entre fonctionnaires et ouvriers
Les fonctionnaires restent la catégorie la mieux rémunérée. Leur salaire mensuel brut moyen a atteint 2 509,2 dinars en 2025, contre 1 460,5 dinars pour les ouvriers. L’écart s’établit ainsi à près de 1 049 dinars par mois.
Depuis 2018, le salaire brut moyen des fonctionnaires a augmenté de 51,5 %, tandis que celui des ouvriers a progressé de 59,4 %. Les ouvriers ont donc connu une hausse proportionnellement plus importante, mais insuffisante pour combler la différence de niveau.
En 2025, les rémunérations ont continué d’augmenter dans les deux groupes : +4 % pour les fonctionnaires et +3,5 % pour les ouvriers.
La catégorie statistique des « autres agents » présente une évolution plus irrégulière. Son salaire moyen, après avoir atteint 770,2 dinars en 2024, est revenu à 569,1 dinars en 2025. Cette forte variation peut traduire un changement dans la composition de cette population, dont les effectifs restent limités, plutôt qu’une baisse salariale uniforme.
Plus de 3 100 dinars pour la catégorie A1
La hiérarchie statutaire demeure fortement visible parmi les fonctionnaires. En 2025, le salaire brut mensuel moyen de la catégorie A1 s’est élevé à 3 106,7 dinars, contre 2 387,5 dinars pour la catégorie A2 et 2 099,8 dinars pour la catégorie A3.
Les catégories B, C et D affichent respectivement des rémunérations moyennes de 2 031,4 dinars, 1 760,4 dinars et 1 758,3 dinars.
Toutes les catégories ont enregistré une progression entre 2024 et 2025. La hausse la plus forte en valeur absolue revient à la catégorie A1, dont le salaire moyen a augmenté de 126,3 dinars en une année. Elle est suivie de la catégorie A3, avec une progression de 91,9 dinars.
Chez les ouvriers, l’unité 3 conserve le niveau de rémunération le plus élevé, avec un salaire brut moyen de 1 672,5 dinars en 2025. Elle devance l’unité 2, à 1 461,2 dinars, et l’unité 1, à 1 383,6 dinars.
Une progression nominale à distinguer du pouvoir d’achat
La hausse des salaires observée entre 2018 et 2025 est incontestable en valeur nominale. Elle ne permet toutefois pas, à elle seule, de conclure à une amélioration équivalente du niveau de vie des agents publics.
Le rapport de l’INS ne corrige pas les rémunérations de l’inflation cumulée au cours de la période. L’évolution du pouvoir d’achat dépend donc de l’écart entre la progression effective des salaires nets et celle des prix à la consommation.
Cette distinction est essentielle : un salaire peut augmenter en dinars courants tout en procurant une capacité d’achat stable, voire inférieure, si les prix progressent au même rythme ou plus rapidement.
Entre 2018 et 2025, la fonction publique tunisienne a ainsi connu une revalorisation généralisée de ses rémunérations, mais sans transformation notable de la structure salariale. Les fonctionnaires des catégories supérieures demeurent les mieux rémunérés, les ouvriers continuent d’accuser un écart important et le salaire net progresse sensiblement moins vite que le brut. La véritable question n’est donc plus seulement celle de la hausse des salaires, mais celle de leur valeur réelle face à l’évolution du coût de la vie.


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