Après avoir progressé de plus de 18 % depuis le début du mois d’août, le sucre brut a retrouvé ses niveaux les plus élevés depuis mai 2025. L’entrée de l’Inde sur le marché international, les perturbations météorologiques au Brésil et la perspective d’un puissant épisode El Niño alimentent les tensions. Pour la Tunisie, qui a déjà multiplié par plus de quatre sa facture d’importation à fin juillet 2026, cette remontée constitue un nouveau facteur de risque.
Le marché mondial du sucre connaît un changement brutal de tendance. À New York, le contrat le plus actif sur le sucre brut n° 11 a atteint 17,59 cents la livre en séance le 18 août 2026, contre 14,66 cents à la fin de juillet. Il a clôturé cette séance à 17,47 cents, en hausse de 3,6 % sur la journée.
Le mouvement s’est prolongé au cours des séances suivantes. Le 21 août, le cours s’établissait à 17,61 cents la livre, portant sa progression mensuelle à près de 20 %. Le marché a même touché 18,26 cents le 20 août avant de refluer légèrement.
Cette hausse ne résulte pas d’un seul événement. Elle traduit une accumulation de risques portant à la fois sur la demande, l’offre et les conditions climatiques dans les principales régions productrices.
L’Inde passe du statut d’exportateur potentiel à celui d’importateur
Le premier facteur est le changement de politique commerciale de l’Inde, deuxième producteur mondial et premier consommateur de sucre.
Le 18 août, les premières informations faisaient état d’une réflexion des autorités indiennes sur une réduction de la taxe de 100 % appliquée aux importations. Depuis, la décision a été officiellement prise : New Delhi autorise l’importation en franchise de droits d’un million de tonnes de sucre brut jusqu’au 31 octobre 2026.
Il s’agit des premières importations indiennes de sucre depuis près d’une décennie. L’annonce a immédiatement entraîné une hausse pouvant atteindre 4 % des contrats à terme à New York et à Londres.
Ce retournement est particulièrement significatif. L’Inde intervient habituellement sur le marché mondial en tant que fournisseur, en autorisant ou en limitant ses exportations selon le niveau de ses récoltes et de ses stocks. Son retour du côté des acheteurs retire des disponibilités à un marché déjà tendu.
Les prix indiens ont augmenté de près de 40 % en deux mois sous l’effet d’une baisse de la production et de stocks plus limités. Les besoins devraient en outre culminer entre août et novembre, période marquée par plusieurs grandes fêtes religieuses et une forte consommation de produits sucrés.
Les raffineries et sucreries indiennes peuvent demander l’accès au quota d’importation entre le 21 et le 28 août. Les opérateurs s’engageant à faire parvenir leurs cargaisons avant le 15 octobre seront prioritaires.
Une partie du sucre brut devrait provenir du Brésil. Compte tenu des délais de transport, l’impact sur l’approvisionnement indien ne sera toutefois pleinement visible qu’en octobre. En attendant, les raffineries portuaires pourraient écouler sur le marché intérieur environ 300 000 tonnes de sucre déjà importé.
Le Brésil reste déterminant pour l’équilibre mondial.
La réaction des cours s’explique également par le rôle central du Brésil. Le pays assure environ la moitié des exportations mondiales de sucre. Toute perturbation de sa récolte ou de sa transformation se transmet donc rapidement aux prix internationaux.
Les pluies observées dans les régions productrices ont récemment ralenti la récolte de la canne et les opérations de broyage. Elles peuvent aussi réduire la teneur en sucre de la canne et dégrader les rendements industriels.
Le risque ne se limite pas aux volumes récoltés. Les sucreries brésiliennes peuvent arbitrer entre la production de sucre et celle d’éthanol selon leurs prix relatifs. Une hausse de la rémunération de l’éthanol ou des carburants peut les inciter à affecter davantage de canne à la production énergétique, réduisant ainsi la quantité de sucre disponible à l’exportation.
Le Brésil dispose certes d’une capacité de production suffisamment importante pour répondre à une partie de la demande indienne. Mais cette concentration des achats sur le premier fournisseur mondial augmente la sensibilité du marché à tout retard logistique ou météorologique.
El Niño installe une prime de risque climatique
Les inquiétudes sont renforcées par la montée en puissance d’El Niño. Le Climate Prediction Center américain estime à plus de 90 % la probabilité qu’un épisode très intense se développe durant l’automne et l’hiver 2026-2027 dans l’hémisphère Nord.
Ses effets ne sont pas uniformes. Dans le Centre-Sud du Brésil, El Niño entraîne généralement un excès de pluie au second semestre. Cela peut perturber la récolte en cours et détériorer la qualité de la canne. Des précipitations abondantes pourraient cependant améliorer les perspectives de la récolte brésilienne de 2027.
En Inde et en Thaïlande, deuxième exportateur mondial, le phénomène tend au contraire à réduire les précipitations pendant la mousson. L’Inde s’attend déjà à recevoir en 2026 les pluies de mousson les plus faibles depuis onze ans, estimées à seulement 90 % de la moyenne.
Selon le courtier Hedgepoint, même un épisode El Niño d’intensité modérée pourrait retirer environ un million de tonnes à la production indienne.
El Niño ne garantit donc pas à lui seul l’installation d’un marché durablement haussier. Il crée néanmoins une forte asymétrie des risques à court terme : les perturbations touchent la récolte brésilienne au moment où l’Inde revient sur le marché mondial, tandis que les éventuels effets positifs sur la prochaine campagne brésilienne ne se matérialiseraient que plus tard.
La courbe des contrats anticipe des tensions prolongées.
La structure du marché à terme confirme que les opérateurs ne considèrent pas cette hausse comme un phénomène exclusivement immédiat.
Le contrat d’octobre 2026 se négociait autour de 17,5 cents la livre le 21 août, contre environ 18,5 cents pour l’échéance de mars 2027. Le marché valorise donc le sucre livré au premier trimestre 2027 près de 6 % plus cher que celui disponible à l’automne 2026.
Cet écart, appelé contango, signale que les opérateurs intègrent une prime de risque pour les prochains mois : incertitude sur la campagne asiatique, reconstitution des stocks indiens et conséquences possibles d’El Niño.
Il convient cependant de ne pas interpréter cette configuration comme la preuve certaine d’une pénurie. Elle reflète les anticipations actuelles du marché, lesquelles peuvent rapidement évoluer en fonction de la récolte brésilienne, des volumes effectivement achetés par l’Inde et des prochaines prévisions météorologiques.
La Tunisie a déjà fortement augmenté ses achats.
Cette nouvelle tension internationale intervient alors que la Tunisie a considérablement renforcé ses approvisionnements.
Comme l’a montré l’article publié par Tera Finances, la facture tunisienne des importations de sucre est passée de 167,3 millions de dinars à fin juillet 2025 à 761,8 millions à fin juillet 2026. Elle a ainsi été multipliée par 4,6 en une année.
Cette évolution provient avant tout d’un très important effet volume. À fin juin, les données de l’Observatoire national de l’agriculture faisaient déjà apparaître des achats de 406 900 tonnes, contre seulement 77 800 tonnes durant les six premiers mois de 2025, soit une progression de 422,7 %.
Sur la même période, leur valeur avait bondi de 127,6 à 729,7 millions de dinars, en hausse de 471,9 %. Le prix moyen à l’importation avait parallèlement augmenté de 9,4 %, passant de 1,64 à 1,79 dinar le kilogramme.
La hausse spectaculaire de la facture tunisienne enregistrée jusqu’à présent ne peut donc pas être attribuée à la flambée internationale d’août. Elle résulte principalement de l’accélération des volumes importés et d’opérations de reconstitution des approvisionnements.
En revanche, si les cours mondiaux restent durablement proches de 18 cents la livre ou poursuivent leur ascension, les prochains achats pourraient être conclus à des conditions moins favorables.
Un risque budgétaire et financier pour l’Office du commerce
En Tunisie, le sucre destiné à la consommation courante est un produit administré et son importation relève de l’Office du commerce de la Tunisie. Une hausse du prix d’achat international n’est donc pas nécessairement répercutée immédiatement sur le consommateur.
Elle peut se traduire par un accroissement du besoin de financement de l’Office, une augmentation des charges de compensation ou une détérioration de sa trésorerie. À la hausse du prix du sucre s’ajoutent les coûts du fret, de l’assurance, du stockage et le risque de change, les contrats internationaux étant essentiellement libellés en dollars.
La situation doit néanmoins être appréciée en tenant compte du niveau des stocks déjà constitués. Les volumes exceptionnellement élevés importés durant les premiers mois de 2026 pourraient protéger temporairement le marché tunisien contre la hausse récente des cours, à condition qu’ils correspondent bien à une reconstitution effective des stocks disponibles et non à un simple décalage du calendrier des achats.
L’enjeu consiste ainsi à déterminer la couverture réelle des besoins nationaux, le prix moyen des contrats déjà sécurisés et la part des approvisionnements restant à acheter pour la fin de 2026 et le début de 2027.
Une tension à surveiller plutôt qu’une pénurie déjà acquise
Le marché du sucre cumule désormais plusieurs facteurs haussiers : retour de l’Inde aux importations, perturbations au Brésil, faiblesse attendue de la mousson asiatique et risques associés à El Niño.
Cette combinaison suffit à justifier la remontée rapide des cours et le maintien d’une prime de risque sur les échéances de 2027. Elle ne permet toutefois pas encore de conclure à une pénurie mondiale durable. Une reprise rapide du broyage au Brésil ou une amélioration des perspectives de récolte pourrait calmer le marché.
Pour la Tunisie, le principal risque n’est pas nécessairement une rupture immédiate de l’approvisionnement. Il réside plutôt dans le renchérissement des prochains achats, alors que la facture d’importation a déjà atteint un niveau exceptionnel au cours des sept premiers mois de l’année.
Les prochaines données de l’ONAGRI permettront de vérifier si l’effort de reconstitution des stocks ralentit après juillet. Dans le cas contraire, la combinaison de volumes encore élevés et de prix internationaux en hausse pourrait exercer une pression supplémentaire sur les paiements extérieurs, la trésorerie de l’Office du commerce et le coût budgétaire du système de compensation.


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